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Chroniques d'un parent légèrement dépassé

École de nuit


Il est une heure du matin un mardi quand la stupeur a frappé notre foyer. À l’heure où les adultes divorcent de Netflix pour retrouver leur plumard, où les enfants sont plongés dans les bras de Morphée, le mai 68 des écoliers se jouait devant mes yeux d’adultes fatigués.

Comme tout trentenaire qui se respecte, je débutais ma nuit à errer dans les couloirs cherchant le sommeil que les écrans avaient dispersé dans les recoins de la maison.

Je crus d’abord à un mirage, puis la réalité me rattrapa plus vite que mon sommeil.

Mon rythme cardiaque s’accéléra, ma rétine se décolla et je me retrouvai dans un film d’épouvante, un mix de Conjuring, de l’Exorciste et de Paranormal Activity.

Le couloir me paraissait vaporeux, glauque et sombre. Je frissonnais comme un poulet de basse-cour. Devant moi, une vision effroyable me glaça le sang.

Sortant de sa chambre, notre petite de 10 ans, le teint livide, le regard absent et les cheveux hirsutes se dirigeait désincarnée vers les toilettes. La chemise de nuit blanche, qui est désormais interdite dans la maison, amplifiait la vision cauchemardesque qui se dressait devant moi.

Elle ne me vit pas, pauvre ectoplasme que j’étais. J’entrepris d’engager la conversation au travers de la porte des WC.








« Qui va là ? Dis-je d’un ton fébrile

  • C’est moi ! dit-elle d’une voix platonique

  • Que fais-tu debout à cette heure-ci ? Demandais-je en essayant d’incarner au mieux le rôle paternel.

  • Je me suis levé un peu plus tôt pour finir mon livre et partir à l’école ! »





Sidéré, je jetai un œil brumeux sur l’horloge indiquant toujours 1 heure du matin et commençai à me pincer le bras afin de vérifier si le vrai moi n’était tout simplement pas en train de ronfler sur le canapé devant la télévision allumée.

Le verdict tomba assez rapidement, la scène était bien réelle ! La détermination de cette enfant forçait mon admiration. Je me replongeais dans un passé peu glorieux où l’étudiant que j’étais avait assassiné un réveil Taïwanais bon marché afin d’échapper à un cours de psychologie criminelle qui avait pour seul tort d’être programmé un jeudi matin !


Cet enfant réussissait là où j’avais échoué 15 ans plus tôt!

Suis-je un meilleur parent que jadis étudiant ? Avais-je par mon éducation, insufflé à cette petite une soif d’apprendre si grande que de se lever un mardi à 1 heure du matin lui paraissait raisonnable ? Je m’interrogeais sur ma vie.

Soudain, le bruit du sèche-cheveux se fit entendre dans la salle de bain. La courageuse enfant se préparait avant de retourner à son labeur. Les bras m’en tombèrent, ma sidération et moi-même ne savions pas si je devais préparer un encas pour donner des forces à cette écolière 2.0. Ou si la raison devait me pousser à interrompre cet élan de bravoure afin de recoucher l’intrépide, lui assurant que des nuits blanches l’attendraient bien assez tôt pour commencer aussi jeune !

Mais interrompre une volonté si vive ne serait-il pas contre productif pour son avenir ?

Que dirait Winnicott ou Dolto face à cette situation ! Je n’étais ni l’un ni l’autre mais simplement fatigué. J’étais dépassé comme un entraîneur d’une équipe menée 6-0 à la mi-temps. Il fallait engager la conversation et échanger sur cette situation inédite.




Ma réflexion fut brusquement interrompue par ma femme, qui réveillée par le vacarme de nos activités nocturnes me demanda les yeux mi-clos:

« C’est toi qui utilise le sèche-cheveux en pleine nuit ? » Nous excuserons la banalité de cette phrase, mais la vie peut parfois s’avérer cruelle !

Je fis rapidement remarquer que mon crâne dégarni ne me permettait plus ce genre de fantaisie. Je n’ai plus utilisé cet engin depuis le mandat de François Hollande et ce n’est pas dans la nuit de Lundi à Mardi que j’allais renouer avec mes habitudes.



Je résumais à madame les excès de littérature qui touchait notre famille. Bien loin de mes considérations psychologiques, de Winnicott ou de Dolto, elle me demanda de remettre rapidement tout ce petit monde au lit. J’ai choisi une femme pragmatique, moi qui suis du genre à partir en randonnée avec mes valises, j’avais besoin de verticalité.

Et puis elle a éteint l’incendie qui sévissait chez nous comme on éteint une cigarette avec un verre d’eau. Elle émit l’hypothèse que cette pauvre enfant s’était réveillée brusquement sans même se rendre compte qu’il était 1 heure du matin !

Et si elle disait vrai ! Si cette enfant était simplement désorientée ! Envolée le désir fou d’apprendre! Pour cette enfant il était peut être tout simplement 7 du matin et elle s’engageait à partir à l’école au beau milieu de la nuit.

Nous convoquons immédiatement la petite lectrice dont les yeux gonflés par la fatigue trahissaient un excès inhabituel. Nous lui demandons l’air de rien si elle avait une idée de l’heure qu’il était ?


Elle répondit ce que mes oreilles redoutaient d’entendre. Pour cette enfant il n’était pas exactement 7h du matin mais cela se jouait à quelques minutes près.

La confrontation entre l’enfant et l’horloge de la cuisine me rappelait les plus belles oppositions du noble art. Je revivais le Tyson-Holyfield des années 90, l’époque bénie du sèche-cheveux et du Pétrole Hahn.

La « petiote » incrédule et chancelante était K.O debout. L’horloge avait gagné. Il n’était pas 7 heures du matin, notre insomnie passagère n’était le jouet que d’une confusion enfantine.

Ce livre n’a jamais été lu et depuis cette courte nuit je me refuse à toutes déambulations nocturnes.


Moralité : la vérité ne sort pas forcément de la bouche des enfants.


Bonne nuit chez vous !


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